Les enfants perdus de Tranquility Bay

par damino - 2480 vues - 0 com.
Crime, criminel, complot, guerre.

Les enfants perdus de Tranquility Bay

Suite à une enquête de deux ans et demi, Jean-Robert Viallet et Mathieu Verboud ramène dans leurs bobines un témoignage aussi édifiant que révoltant sur une jeunesse américaine sacrifiée sur l’hôtel du normatif.



Les enfants perdus de Tranquility Bay


Soit, des parents livrant sans scrupules leurs enfants aux mains d’un conglomérat ultra fondamentaliste mormon dans un vaste programme mêlant humiliation, séquestration et désintégration psychologique. En assemblant avec habileté images d’archives, témoignages inédits et enquête policière, les auteurs livrent un documentaire percutant déclinant en filigrane les différentes figures de l’aspect totalitaire d’une société justifiant l’autoritarisme par la vertu.

Vol au dessus d’un nid de coucou. Temps couvert, atmosphère étouffante et violents orages sur la Jamaïque. Le film s’ouvre sur un ciel cotonneux, depuis le hublot qui de l’avion qui les mène en Jamaïque, ce premier plan laisse planer une inquiétante étrangeté, au-delà d’un ciel carte-postale, trop beau pour être vrai. Pour sûr, l’atterrissage sera rude. Diffusé dans un premier temps en seconde partie de soirée sur une chaîne hertzienne, au printemps 2006, Les enfants perdus de Tranquility Bay intègre le circuit des salles sombres pour braquer les projecteurs sur les programmes éducatifs « musclés » mis en place depuis vingt ans par un conglomérat financier tapi dans les vallées reculées du sud de l’ Utah.


L’étrange défaite

Au départ, les deux documentaristes captent sur internet l’étrange procès intenté à une mère de famille, Sue Chef, par un groupe dénommé WWASP : World Wide Association of Speciality Programs. Comme de nombreuses familles américaines, Sue s’escrime à affronter l’entrée dans l’adolescence de son fils. Elle décide de le confier à une structure proposant des programmes éducatifs spécifiques pour adolescents difficiles. Mauvaise pioche. La mère découvre les mauvais traitements infligés à son fils et décide de rendre l’affaire publique via un site internet. WWASP attaque en justice arguant la diffamation et la conspiration, mais perd le procès en vertu de l’article de la Constitution garantissant la liberté d’expression. Un procès perdu comme un écran de fumée. Les sévices au sein des camps se perpétuent, et les millions de dollars continuent d’affluer dans les caisses de WWASP.


Paula Fox vs WWASP company

L’autre héroïne du film, Paula Fox, est une avocate divorcée, rongée par la culpabilité de s’être laisser prendre dans les chimères du programme WWASP. Son fils Steven en a pris pour cinq ans, cloîtré dans les différents centres de la pieuvre. Avertie de l’action en justice intentée à Sue Chef, elle fait jouer son réseau et rassemble aux quatre coins des Etats-Unis les témoignages des parents, enfants, ex-employés de WWASP. Le film prend alors des allures de thriller politique qui lui octroie un statut hybride, où le spectateur croit devoir démêler la fiction de la réalité. De ce travail fédérateur, seule une vingtaine de personne accepte de se rendre à la barre du tribunal fédéral de Salt Lake City en 2004. Une larme dans un océan victimes silencieuses, murées dans le silence par ignorance, par peur des représailles financière ou plus simplement par désespoir. Malgré les 25000 adolescents « scolarisés » chaque année, les menaces exercées par le conglomérat font mouche.


Business et fondamentalisme religieux, aux sources de la tyrannie

L’organisation WWASP prend racine au milieu des années 80, une poignée de fondamentalistes mormons décident de créer un programme éducatif pour adolescents difficiles. S’inspirant des valeurs patriarcales et autoritaristes des la société mormone, le succès de l’opération est fulgurant. Au creux de ces vallées reculées où l’on a officiellement renoncer à la polygamie, les hommes continuent à engrosser leurs harems et l’endogamie s’avère être une pratique constitutive au sein de ces structures familiales. Directement relié à Dieu, le gourou tient sous sa coupe maires, sheriffs et tout représentant de l’autorité administrative. Entre en scène Robert Lichfield, fondateur et grand manitou de l’organisation. Il flaire le jackpot du marché éducatif américain livré aux seules forces du marché. Nul besoin d’une quelconque formation en psychologie ou en sciences de l’éducation, l’homme se revendique « businessman » avant tout. Aujourd’hui officiellement « consultant » chez WWASP, il continue à tirer les ficelles d’une machine à broyer de l’adolescent.


Sous les cocotiers, la trique et l’humiliation

Après avoir fait connaissance avec les gros bras d’une corporation où le cynisme le dispute à la langue de bois, le film plonge le spectateur dans l’enfer d’une quinzaine de camps WWASP disséminés de part les Etats-Unis, mais aussi aux îles Samoa, en République Tchèque ou en Jamaïque, où Tranquility Bay fait office de point nodal au fil d’un film aux images, aux témoignages de plus en plus « border line ». La présence d’une caméra, parfois dissimulée, au cœur de la bête en guise d’exclusivité, donne corps à un film qui ne reposait alors que sur une spéculation fantasmagorique à laquelle nous sommes bien à ce moment là forcé de croire. Majestic Park, Carolina Spring, Paradise Cove, autant de noms évocateurs donnés en pâture à des parents naïfs pour qui la rédemption peut advenir sous le soleil trompeur de lieux dédiés au formatage intégral d’une psyché forcément déviante.

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Lichfield, rompu aux méthodes de communication mensongères déversées à grande échelle, promet un recadrage radical via des programmes scolaires individualisé, un suivi psychologique permanent, des activités en plein air aux vertus thérapeutiques miraculeuses. Mais sur place, enseignants et psychologues sont aux abonnés absents et pour tout suivi, les reclus sont aux prises avec des matons mormons, jamaïcains ou mexicains appliquant une répression féroce sur toute entité rebelle, encore faut-il s’entendre sur ce terme. Loin d’être tenus à l’écart des exactions commises dans ces goulags de riches, 3000 dollars par mois, les parents sont cordialement conviés à des séminaires fusionnels new age au cours desquels le lavage de cerveau et la manipulation idéologique préviennent toute velléité de remise en cause des pratiques du conglomérat. Sur un marché du « redressement de l’enfant » en plein essor, WWASP affiche un chiffre d’affaire de 95 millions de dollar par an et se pose en leader incontesté. Cela vaut bien un verrouillage absolu du système.

Pratiques fascistes pour enfants modèles

Si la force du film tient essentiellement à son sujet surréaliste, la forme singulière imprimée par les deux réalisateurs. De part l’habile construction d’un scénario où s’agglomèrent images d’archives volées dans les camps, extraits d’interviews des rescapés et suspense d’un procès faisant office de fil rouge, le film prend des allures de réquisitoire alerte et implacable contre un système concentrationnaire. Point de racolage ou de fantasmes, mais une enquête rigoureuse et minutieuse de deux ans et demi, présentant des témoignages inédits. Les sévices infligés aux pensionnaires des camps repose sur un principe manichéen élémentaire : punition-récompense. La liste des violences s’égraine dans une surenchère effrayante : gaz paralysant, matraque, menottes, enfermement au mitard ou dans des cages pour chiens, immobilisation au sol pendant des heures voire des jours entiers avec en guise de nourriture du sable et du vomi.

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Au maltraitances physiques qui s’apparentent ouvertement à des actes des tortures s’ajoute une violence psychologique dévastatrice liée à l’enfermement forcé et à la surveillance permanente dont font l’objet les adolescents. Ces atteintes fondamentales aux droits des enfants - les Etats- Unis, avec la Somalie, sont le seul pays au monde à ne pas avoir signé la convention pour la protection de l’enfance - ne visent qu’une seul but : programmer l’enfant parfaitement malléable. Devant les exactions permanentes perpétrées dans ces camps, les pays qui accueillent ces centres se voient contraints d’intervenir. Au Mexique, la police parvient à filmer des pensionnaires séquestrés dans des cages pour chiens et réussit ainsi à fermer le camp le camp de High Impact. Rebelote en République Tchèque. « Ces étrangers ne comprennent rien à l’éducation » tonnent les gros bras de WWASP. Qu’importe, les enfants des camps évacués sont parqués dans un hôtel à San Diego avant un nouvel internement dans un camp américain.


Surveiller et punir : genèse d’une théorie

Si la poursuite de cet idéal visant à façonner l’adolescent « modèle » puise sa source dans les préceptes fondamentalistes mormons, elle s’appuie également sur les travaux idéologiques de la modification comportementale. Aux Etats-Unis, dans les années 50, un dénommé Skinner expérimente et jette les bases d’un traitement visant à remédier aux attitudes rebelles de l’adolescent. Si la médication s’avère insuffisante, la modification comportementale s’opère désormais à travers la persécution psychologique et physique. La théorie se résume en trois mots : se taire, obéir, souffrir. Une régression autoritariste et destructrice comme seule réponse au désir normatif.


Mutisme ou loghorée : de l’impossibilité du travail de deuil

Au regard des méthodes en vigueur dans ces camps de concentration post-moderne, l’état de délabrement psychologique des adolescents témoins du film ne constitue qu’une conséquence naturelle. Layne reste muré six ans dans le silence avant de faire le récit de son calvaire.il meure pendant l’été 2006. Steven passe cinq ans en camp de redressement. A sa sortie, dévoré par la haine et la douleur, il livre un entretien de quatre heures aux documentaristes.Une dizaine de minutes seulement sont intégrées au film, mais l’intensité, la violence et la fragilité de sa parole laisse imaginer la profonde dépression dans laquelle il a sombré à sa sortie du camp. Il trouvera la force de témoigner au procès de Sue Chef. Des révélations en forme de climax qui laissent le spectateur hébété, ces pratiques incluent des des abus sexuels, des viols qui s’avèrent être monnaie courante.

Master of politic puppets

Devant la violence des traitements, l’inhumanité à l’œuvre, la manipulation des parents, le silence assourdissant et l’inaction gouvernementale confinent à la révolte. Si Paula Fox alerte à plusieurs reprise le gouvernement fédéral, le FBI ou les sénateurs, elle se voit inlassablement opposer une fin de non-recevoir. L’éducation relève du sacro-saint domaine de la vie privée et aucune loi n’encadre les structures éducatives. L’impuissance des uns, l’impunité des autres. Seuls les états peuvent intervenir et engager une enquête sur les pratiques de ces centres. Second problème, WWASP est un des plus importants contributeurs financiers du parti républicain. L’affaire est donc close quand à une éventuelle enquête parlementaire d’autant que les démocrates ne sont guère plus volontaristes sur le sujet. Faire intervenir l’autorité publique sur des questions éducatives relève du suicide électoral. Une législation fédérale inexistante adossée à des collusions financières comme autant de fossoyeurs d’une jeunesse littéralement kidnappée par des parents sans scrupules dont l’obsession pour la norme s’apparente à une pathologie constitutive.


La torture par procuration

Au-delà du sujet éminemment révoltant, les auteurs se livrent en filigrane à une réflexion critique de l’évolution des mentalités au sein de la structure familiale américaine. L’adolescent draine dans l’inconscient collectif une cohorte de peurs, de suspicions, d’ « asociabilité » qu’il est impératif d’éradiquer. Les 90 % d’enfants sous médicaments illustre le rapport profondément problématique que ces parents entretiennent avec leur progéniture. L’adolescence cristallisant un certain nombre de symptômes devenus ingérable, le passage aux méthodes de modification comportementale apparaît comme le salut. Si la loi condamne un père qui bat son enfant, elle est en revanche muette si ce même père le confie à une structure qui fera le sale boulot à sa place. Pratique et totalement légal.


Hymne à la filiation : homo americanus or die, my son

Aussi aberrante que puisse paraître l’existence même de ces structures punitives, elle s’ancre pourtant au plus profond de la culture américaine. En outre, la tradition du camp d’aguerrissement, boot camp, sorte de camping ardéchois hardcore, est largement répandu aux Etats-Unis.

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Soit, passer deux mois au fond de l’Alabama à couper du bois, crapahuter au milieu de la nuit, dans une forêt infestée de moustiques, faire des pompes en s’entendant hurler qu’on est un restant de giclette mal lavé. Bref, se mettre chiffon pour éprouver sa condition de mâle viril et résilient. Une bonne dose d’humiliation en pleine face en guise de repentance. L’idéologie boot camp poussée à son extrème avance à visage découvert et revendique ses méthodes fascistes ou, comment la fin justifie les moyens.


La contamination par la bande

Loin de donner des leçons de suffisance et de morale à une société américaine proto dictatoriale, les auteurs pointent l’influence idéologique rampante à l’œuvre dans la bouche de certains politiques français. Centres éducatifs fermés, police, armée dans les établissements scolaires, médication à haute dose dès le plus jeune âge - 50% des enfants français « hyperactifs » seraient sous rétanine- sont autant d’indicateurs sociologiques inquiétants en ce qu’ils attestent un retour à l’autoritarisme éducatif passéiste.


Les fantômes d’Abou Grahib où les paradoxes d’une mère nation dévoratrice

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Au-delà d’un constat effrayant sur la paranoïa d’une société qui voit en chaque adolescent un violeur, un tueur, un « misfit » potentiel, les deux auteurs nous donnent à voir la mutation d’une société qui manie le paradoxe jusqu’à dévorer ses propres enfants qu’elle voudrait pourtant roi. Le long d’un film au montage alerte, où seule une musique parfois omniprésente tend la bascule au pathos, les témoignages d’archives au sein même de ces forteresses font ouvertement écho aux scènes d’humiliation et de tortures tournées dans la prison d’Abou Grahib. Dans un ultime élan confinant à l’absurde, l’anecdote veut que Paula Fox, toute auréolée d’une image de justicière, poursuit ses activités de placeuse d’enfant rebelles. La petite histoire veut qu’elle ait empochée une coquette somme après avoir traîné en justice une mère mécontente des services rendus. Schizophrénie et aliénation comme les deux mamelles juteuses d’un film qui mériterait un format Wiseman tant les ramifications tentaculaires du sujet paraissent inépuisables.


source: http://peauneuve.net/article.php3?id_article=163



reportage: Les enfants perdus de Tranquility Bay


Suite à une enquête de deux ans et demi, Jean-Robert Viallet et Mathieu Verboud ramène dans leurs bobines un témoignage aussi édifiant que révoltant sur une jeunesse américaine sacrifiée sur l’hôtel du normatif. Soit, des parents livrant sans scrupules leurs enfants aux mains d’un conglomérat ultra fondamentaliste mormon dans un vaste programme mêlant humiliation, séquestration et désintégration psychologique. En assemblant avec habileté images d’archives, témoignages inédits et enquête policière, les auteurs livrent un documentaire percutant déclinant en filigrane les différentes figures de l’aspect totalitaire d’une société justifiant l’autoritarisme par la vertu.

 

Source : http://www.secret-realite.net/index.php?mod=articles&ac=commentaires&id=951

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